Par delà la France et l'Allemagne : Gonzague de Reynold, Denis de Rougemont et quelques lettrés libéraux suisses face à la crise de la modernité
Éric Santschi
La premiere moitie du vingtieme siecle est en Suisse la periode de plus grande visibilite d’un courant politique qui remet a jour les vieilles conceptions politiques et intellectuelles d’une certaine forme de liberalisme. Centre sur Geneve, il incarne une variante suisse de l’affirmation nationale propre a la modernite europeenne. Avec comme axe le federalisme et le Suisse romande, il engage une riposte politique et litteraire marquee par la montee en puissance de l’Allemagne. Emanation du milieu liberal et conservateur propre a�� Geneve, ce courant trouve dans le Journal de Geneve son principal vecteur et lieu de debat. Gonzague de Reynold (1880-1970) est le principal representant de ce courant. Quoique d’une facon paradoxale, cet ecrivain fournit les themes les plus caracteristiques, avant d’etre rejoint dans son statut de porte-parole par Denis de Rougemont (1906-1985). A leur maniere, et non sans une certaine concurrence, ils elaborent quelques themes orientes vers la definition de la Suisse et vers les obligations de ses intellectuels. Ils contribuent ainsi a formuler la recherche d’une voie particuliere au-dessus du conflit franco-allemand, dirigee vers l’Europe, et dont la Suisse est reputee fournir les conceptions essentielles de « culture » et de « federalisme ». Le courant helvetiste est aussi defini par son rapport a Paris. Il croise les tentatives de revisions doctrinales et politiques qui caracterisent les milieux conservateurs et « non-conformistes » francais des annees 1930. Cerner les contours et le fonctionnement de ce reseau de notables et d’ecrivains conduit ainsi a decrire un milieu dont les figures les plus en vue se situent entre la Suisse et la France, et dont les doctrines poussent a chercher une sorte d’ideal par dela la France et l’Allemagne.